Photographe : choisir de quitter le domaine

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Le domaine de la photographie est difficile et précaire. Ce n’est pas une surprise pour personne et je crois que même les gens qui ne sont pas dans le milieu le savent. Ce n’est pas avec assurance qu’on dirait à son enfant « Vas-y, c’est un domaine sécuritaire! ». Tout comme il est difficile de devenir musicien, chanteur ou acteur. On ne devient pas photographe pour la stabilité d’emploi et le salaire, mais souvent par la passion que le métier nous procure. Dans les derniers mois, j’ai remarqué que plusieurs collègues que je croyais bien établis choisissent de quitter le domaine. À vrai dire, c’est une période où j’ai l’impression que les photographes tombent comme des mouches. Les raisons sont souvent diverses, mais se ressemblent aussi beaucoup…

Choisir son bien-être
Quand on choisit le domaine de la photographie, on apprend rapidement qu’on devra faire des concessions afin de vivre notre rêve. On devra souvent travailler de soir, de fin de semaine et parfois aux fériés afin de satisfaire notre clientèle souvent plus disponible à ces moments. On apprend rapidement à donner un gros bec dans le front à notre ou nos enfants en disant « Bon samedi, on se revoit ce soir! ». Parfois, ça va bien, d’autres fois on a un pincement en le faisant et on se demande si on perd des parcelles de leur vie. On travaille beaucoup, parfois plus que notre conjoint, mais on sait aussi que comme tous les entrepreneurs, nos heures permettent la survie de notre entreprise. On se crée une bulle d’entreprise où on gère notre stress, nos déceptions et les colères qui viennent avec bien souvent toute seule. À coups de « Tu ne peux pas comprendre! ». Parce que oui, on est souvent des « artistes » un peu incompris sur notre planète de créativité et dans notre bébé géré en monoparental qu’est notre entreprise. On tombe donc dans un rythme malsain de semaines folles, d’angoisses, et on se sent éloigné de nos proches. Tellement notre bulle est lourde, on a parfois envie de tout lâcher. Question que la pression ressorte, c’est un rythme qui peut faire mourir votre passion si vous ne faites pas attention.

Mon truc : Si j’avais continué dans le même esprit qu’il y a 5 ans à mes débuts, je serais soit en « burn-out », ou bien j’aurais quitté dans le domaine. Je me brûlais par les deux bouts pour tenter de répondre à la positive à tout le monde. Je faisais soirs et fins de semaine, et une dizaine de contrats par semaine. Ce qui signifiait des semaines de 70-80 heures? Je me suis désormais imposé des conditions de travail qui me permettent de souffler un brin et de pouvoir pratiquer mon boulot avec amour. Parce qu’un contrat, c’est en moyenne 10 heures de boulot. Premièrement, un samedi sur deux de boulot pour moi, surtout depuis que je suis maman. Donc, je m’assure d’avoir au moins une journée par semaine et une fin de semaine complète en famille par cycle de deux semaines. De plus, je ne fais plus de contrats de soir. De toute manière, 99.9 % des enfants ne s’enduraient pas le soir, ce qui nuisait au résultat. Lorsque possible, je garde ma fille une journée dans la semaine pour compenser du samedi que je n’ai pas pu passer avec elle. Par exemple, la semaine dernière, j’ai travaillé samedi, mais mardi, elle a passé la journée avec moi à la maison. Oui, je serais plus riche si je faisais 10 séances par semaine comme avant, mais je n’aurais plus le temps pour rien d’autre. Mes 5 séances de maintenant sont ce que je peux faire avec le sourire et en gardant la motivation de le faire… Et la qualité offerte au client, il ne faut pas l’oublier!

Insécurité et pauvreté
La stabilité ne rime pas du tout avec photographie. On va se le dire, ça prend des reins solides pour rester dans le domaine. Autant on peut vivre avec un mois fou où on fait le double du salaire moyen, autant le mois d’après on peut entendre les mouches voler. C’est très angoissant de savoir que son salaire dépend uniquement des clients. S’il n’y a pas de client, il n’y a pas d’argent qui entre. Ce n’est pas comme un salarié qui aura son salaire même s’il a une semaine plus tranquille. Aussi simple que ça! Le sentiment d’être à risque de ne pas pouvoir payer le loyer ou l’épicerie, ça arrive malheureusement à plusieurs photographes. Ces situations problématiques amènent un lot de stress qui peut être royalement difficile à supporter. D’autres, sur le coup de la panique, commenceront à offrir des rabais importants qui nuiront à leur image. Pour plusieurs, c’est ce qui mettra complètement fin à leur carrière.

Mon truc : Mettre de l’argent de côté pour se garantir un fond de roulement. Comme ça, qu’on se casse une jambe ou que les clients n’y soient pas, on peut vivre. Mais évidemment, le manque de salaire est ma plus grande peur… Surtout enceinte de mon deuxième!

La passion aux poubelles!
La passion est ce qui guide le photographe. On choisit rarement cette profession pour ses conditions, son salaire ou son horaire. Mais bien parce qu’on a envie de suivre nos tripes. Or, il arrive régulièrement que le domaine en soi brise nos propres rêves et visions idéalisées de celui-ci. Un peu comme le fonctionnaire qui débute dans l’espoir de tout changer et qui termine sa carrière en disant « Ça a toujours été de même, on ne changera pas » sur un ton blasé. Pour le photographe, il y a différents aspects qui peuvent blaser : le non-respect des droits d’auteur, les clients difficiles, les contrats restrictifs, les mauvais payeurs, la concurrence déloyale, l’image de la profession, etc. À force de piler sur sa créativité pour satisfaire la moindre demande ou en baissant ses prix sans arrêt pour survivre, on devient de moins en moins passionné. Sans oublier qu’être photographe, c’est bien plus que de prendre des photos. Cette passion qui était parfois uniquement pour la prise de vue, peut s’affaiblir quand on doit faire 20 ou 30 heures de retouche. Ou encore quand on reçoit notre premier avis de Revenu Québec pour se faire dire que notre rapport de taxes est mal complété. Être photographe, c’est aussi de la comptabilité, de la gestion, de la retouche et du marketing. On doit collaborer avec une foule de gens, et parfois des clients difficiles ou problématiques. Les créatifs qui ne vivent que pour leur art en seront souvent déçus et amers de tout ce côté administratif.

Mon truc : Bien que ce soit probablement l’aspect le plus difficile à contrôler, il y a quand même des choses que l’on peut faire pour s’aider. D’abord, se monter un contrat clair et précis qu’on doit faire signer à tous les clients. Ça nous sort de 95 % des problèmes de clients. Du « tu devais me livrer 14 photos, pas 10 non? » en allant au «j e pensais que tu me donnerais toutes les photos! », ça sert d’entente écrite avec votre client. Par la suite, l’attitude est importante. Si vous vous laissez piler sur les pieds et manquez de confiance, vos clients seront les premiers à le voir. C’est là que le cycle des clients qui veulent des extras gratuits et de ceux qui retardent leur paiement pendant 3 mois commence. Si vous êtes ferme et que vous n’avez pas peur d’utiliser les moyens légaux pour arriver à vos fins lorsque c’est nécessaire, on vous niaisera beaucoup moins. Je ne dis pas d’être bête comme vos pieds, simplement de respecter vos propres politiques. De plus, entourez-vous de gens compétents. Vous n’êtes pas à l’aise avec la comptabilité? Engagez!

Les coûts
Être photographe coûte cher. Au début, on investit plus que l’argent entre, c’est la réalité. On ne doit pas avoir peur de l’endettement malheureusement, mais il faut aussi savoir quand s’arrêter aussi. L’erreur que je vois souvent, c’est de vouloir faire de l’argent sans en dépenser. Pour qu’une entreprise roule, c’est la base. Pas juste de l’équipement, mais aussi le marketing et le branding. Pour vous donner une idée, annuellement mon studio a besoin d’environ 25 000 $ uniquement pour vivre. Avant même de faire 1 $, je commence mes années à -25 000 $. Payer le loyer, l’électricité, les rénovations mineures, les logiciels, les quarts de métier qu’on engage, les impressions, les assurances, l’équipement, l’essence, les fonds, la poste, les supports pour remettre les photos, les abonnements mensuels à Dropbox, Yousendit et nommez-les, ou encore la publicité… Ça fait peur, mais si je n’investis pas ce montant, je ne ferais pas un salaire intéressant.

Mon truc: Investir est la clé. Par contre, investir et dépenser n’est pas la même chose. Investir, c’est faire un achat dans le but d’obtenir un gain. Dépenser, c’est faire un achat que pour faire un achat. Par exemple, payer 1500 $ pour faire un salon d’exposants est un investissement si celui-ci apporte des clients. Payer 1500 $ pour un fond personnalisé qui servira une fois pour un contrat qui en rapporte 1400 $ c’est une dépense. Même chose si on achète un objectif pour répondre à un besoin versus acheter un objectif pour impressionner notre concurrent. Il faut être astucieux dans nos achats.

Avoir à trancher (emploi)
Rares sont les photographes qui vivent de la photographie à temps plein. Souvent salarié la semaine, et photographe de fin de semaine, leurs deux « vies » s’enchainent à un rythme fou. Résultat réel, ils s’investissent moyennement dans leurs deux carrières. À un moment ou à un autre, la possibilité d’une promotion ou encore le simple fait de manquer de temps pour vivre fait qu’on choisit de tout arrêter pour se concentrer sur l’emploi le plus stable et payant. On choisit rarement la photo, car c’est bien rare que la demande soit suffisante pour la pratiquer à salaire égal. C’est aussi souvent la lourde décision qu’on ne prend jamais et qui fait cesser tous les rêves de devenir photographe par manque de temps.

La machine à photos
Avec la venue de Pinterest (entre autres), l’image qu’ont les gens des photographes se rapproche de plus en plus de la machine à photos. On ne choisit plus un photographe pour sa créativité et son style, mais plutôt pour refaire un style « universel » de Pinterest ou encore d’Instagram. Les photographes ont l’impression de devoir toujours faire la même chose, de ne plus se réaliser à travers la créativité. L’impression d’être en compétition, de devoir fournir LA photo et de ne plus être capable de créer son propre style. C’est difficile de créer un style dans un marché où les styles peuvent parfois être si similaires et certains plus en demande. Il ne suffit que de penser à la photographie de nouveau-né qui prend un tournant actuellement. À force, plusieurs font des photographies qui se ressemblent et dont on ne peut même plus distinguer l’auteur.

Mon truc: Encourager les clients à être créatifs et à vouloir obtenir des clichés personnalisés et différents. Je tente de leur faire voir ma vision de la photographie et ce que je peux leur apporter. Leur faire comprendre qu’il vaut mieux avoir LA photo qu’une photo parmi tant d’autres. Je tente aussi de les encourager à ne pas plagier des concepts, mais bien à créer les leurs. De ce fait, ne pas être un photographe copieur, mais bien un photographe créateur! Tentez de toujours ressortir du lot plutôt que de rechercher à être comme les autres.

Voilà. N’allez pas croire que ceci est un article d’adieu, je ne quitte absolument pas le domaine. C’est seulement que j’ai réalisé que le fait de choisir de quitter le domaine fait aussi partie du domaine en soi. Et pourtant, on ne parle que de comment l’intégrer!

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